Le Pèlerin de Lourdes
Préface de Claude Barthe

Préface de la présente édition


« Je la connais [Lourdes] depuis mon enfance, car je suis né tout auprès. Ce sont des prés sans nombre, couleur de feuille de noyer ; des frênes aux frémissantes ombres au bord du gave capricieux ; des foules qui, comme lui, écoulent tous les malheureux de la terre ; des processions ; des invocations ; des oriflammes ; des bannières ; des lumières ; des prières ; des âmes. »

(Francis Jammes, Le Rêve franciscain, Paris, 1927)

1936. Francis Jammes regarde approcher le soir : « Le début de décembre a ramené l’anniversaire de ma naissance, 1868, et de la mort de mon père, 1888, double appel qui m’étreint et me bloque : flocons de neige, blancs et noirs, qui semblent s’être accumulés sur ma destinée en ce douzième mois ». Fêté à Paris, visité, honoré dans les dîners du Faubourg ou les présidences de distributions de prix, le magnifique patriarche regarde son buste sculpté par Scwiecinski, « ce masque de moi déjà envahi par la fougère ». Ce causeur éblouissant au dire de Gide, ce rêveur paresseux qui cultive son image d’être fantasque, est désormais consacré poète régional par excellence :

Près des montagnes je suis né, près des montagnes...
Ma tristesse a la couleur des gentianes qui y croissent.

(« J’allais dans le verger... », De l’Angelus de l’aube à l’Angelus du soir, 1897)

Bigorre, Béarn, Pays Basque. Il mourra à Hasparren, dans l’après-midi de la Toussaint de 1938, à l’heure où dans toutes les églises de France, après avoir chanté les vêpres des saints, on entonnait les vêpres des défunts. Il a vécu à Tournay, Saint-Palais, Bordeaux, Orthez : Je contiens des coteaux de pierre, des ravines, des villages entiers pleins d’obscures douleurs, et des troupeaux bêlant vers l’azur blanc des cimes. (Le Deuil des primevères, élégie sixième)

Virgile appréciait les « molles » collines et les « molles » tiédeurs. Jammes le virgilien aime les paysans « doux » qui mâchent lentement, les ânes « doux » aux sabots cirés et maladroits, le pion triste du vieux collège, si « doux », si sale, les « doux » enfants qui ânonnent A, B, C, D, les nègres tristes et « doux » de ses rêveries coloniales. Sa poétique est faite de métaphores en raccourci qui créent une saveur immédiate, avec les oies « blanches comme du sel », la neige « endolorissante », le ciel « qui pleut lourdement sur l’eau feuillue des douves ». Mais surtout, son registre de prédilection est celui de la simplicité voulue et savourée comme telle. L’ingénuité dont il use n’a évidemment de prix que dans la mesure où l’on sent que c’est volontairement que le poète y est descendu. C’est le même, en effet, qui évoquait au château du Cayla, la poésie élégiaque de Maurice de Guérin auprès d’Eugénie sa sœur par une assonance fluide et spirée :

La flûte d’aulne frais qui mêlait son soupir
au vôtre en ce moment où vous alliez mourir

(« En Dieu... », Clairières dans le ciel)

qui arrive à simplifier son vers au ras de la prose la plus plaine :

Le baromètre est descendu subitement.
Peut-être que ça va être un ouragan.

(« Le vent triste... », De l’Angelus de l’aube à l’Angelus du soir)

Dans le genre in plano, il y a mieux - ou pire diront les anti-Jammes -, comme dans ce Cantique de Lourdes de cent quarante-quatre couplets, dont l’humilité - ou la fadeur - est à peine soulevée de moment en moment par quelques coups d’aile. Mauriac, le plus jammien des romanciers, usera jusqu’à satiété de ce registre délibérément aplati, où le banal devient aussi évocateur que la plus savante métaphore : « À sept heures Balionte entra avec une bougie, posa sur la table le plateau : du lait, du café, un morceau de pain ; “Alors, vous n’avez pas besoin d’autre chose ?” » (Thérèse Desqueyroux). Jammes en rajoute par la maladresse, dont il joue si bien qu’on la croit vraie. Mais on comprend qu’elle ait agacé plus d’un lecteur, ceux qui n’apprécient pas, comme la prisait son compatriote et contemporain Joseph de Pesquidoux, l’esthétique de la socialité rustique :

Nous ferions un dîner lourd, et le vol-au-vent
serait sucré avec deux gros pigeons dedans.
Nous prendrions le café tous les trois et ensuite
nous plierions notre serviette très vite,
pour aller voir dans le jardin plein de choux bleus.

(« L’après-midi... », De l’Angelus de l’aube à l’Angelus du soir)

La suite de ces vers est d’ailleurs d’une veine fréquente chez le premier Jammes : ce poète de la familiarité de la vie provinciale fut longtemps obsédé par la chair. Mais lorsque le faune un peu inquiétant devint un poète de Dieu, il ne modifia rien de sa manière : « Ce qui changera, ce ne sont ni le ton de sa voix ni les mots de ses poèmes : c’est la lumière qui les habite, c’est le regard qu’il continue à poser sur l’usure des choses, le silence des bêtes, le quotidien des hommes » (Michel Suffran, Les Pyrénées de Francis Jammes, Edisud, 1985). La foi de son enfance s’était estompée avec l’adolescence. Le remords des premiers péchés s’était peu à peu affaibli. Mais ni l’une ni l’autre n’avait jamais disparu totalement. Bien avant de se convertir, c’est-à-dire de se confesser, il a souvent rêvé sur de jolies images de conversion et de mariage :

Un jeune homme qui a beaucoup souffert
traverse la place du hameau vert...

(« Un jeune homme... », De l’Angelus de l’aube à l’Angelus du soir)

C’est l’heure des vêpres dans le hameau vert. Le jeune homme mélancolique rentre dans l’église. « Une jeune fille qui est très belle, sous le jour du vitrail est violette. » Il devient pieux et pur et est présenté à la jeune fille violette... Dans la réalité, c’est une terrible crise sentimentale et morale qui provoque son retour à la foi. Il a trente-six ans. Claudel devient son correspondant, son visiteur, son directeur spirituel en quelque sorte. On croit souvent que Claudel conduisit Jammes à Lourdes. C’est l’inverse qui s’est produit : dès après sa conversion, il fit découvrir Lourdes à Claudel, où ils viennent durant l’été 1905, et font leurs dévotions. On peut même se demander si Francis Jammes n’y avait pas déjà retrouvé la lumière. Sa mère, en effet, l’y avait conduit d’innombrables fois depuis son enfance : « Lourdes, tu le sais, est presque mon pays d’origine », écrira-t-il à sa fille Bernadette. « Je suis né à Tournay en 1868 et je n’avais pas quatre ans que j’accomplissais mon premier pèlerinage dans la ville de l’Immaculée. [...] Je n’ai jamais cessé de la fréquenter durant plus de soixante ans, même alors que je m’étais écarté de la vérité ». Il y était sans doute venu pour la première fois en 1872, à l’âge de trois ans et demi, lors du premier grand pèlerinage national (Michel Haurie, « Francis Jammes et Lourdes », Notre-Dame Tournay, mai 1989). En tout cas, dès 1885, il est « en route ». Ainsi, lorsqu’il y vient avec sa mère, en septembre 1889

J’allais à Lourdes par le chemin de fer,
le long du Gave qui est bleu comme l’air

il raconte sa prière fervente pour la guérison d’une jeune et touchante malade. C’est donc tout naturellement que, lors de sa crise, il est revenu vers le sanctuaire bigourdan :

Ce flot qui roule et roucoule,
j’ai appris ce qu’il contient...
Un jour que, l’âme trop lourde,
croyant n’espérer plus rien,
j’allai m’y laver les mains
et que, les sortant soudain,
je vis dans leur pauvre argile
briller comme en un écrin
les perles de l’Évangile

(La Vierge et les sonnets, Paris, 1927)

Le 7 juillet 1905, il conclut l’itinéraire de retour. Il fait à Labastide-Clairence une très sincère confession générale et communie aux côtés de Claudel : « La cime de mon cœur se courba comme l’ange ». Deux hommes l’ont guidé : Paul Claudel, par conséquent, qui revit en Jammes son propre drame du Partage de Midi, et le P. Michel Caillava, « le plus paternel des bénédictins », sécularisé par les lois laïques. Claudel et Jammes font donc ensuite un pèlerinage d’action de grâces à la Grotte de Massabielle. Et à nouveau, l’année suivante, il y célèbre et ancre sa conversion :

Agenouillé dans l’ardente grotte enfumée,
dans la terrible joie de son humilité,
pareil à ces manants qui ne savent pas lire,
laissant loin la raison savante qui délire,
le poète reçoit la vie telle qu’elle est.

(« Dans ce site... », Clairières dans le ciel)

C’est encore à Lourdes qu’il conduit Ginette Goedorp, « mésange charbonnière » venue du Nord, pour se fiancer à lui, le 19 août 1907. Il lui avait écrit : « J’ai prié, j’ai prié terriblement, j’ai prié à m’user les doigts cette Madone que vous allez invoquer dans peu de jours. J’ai souffert, expiant, je pense, ma vie passée ». Elle lui donnera sept enfants, et d’abord une fille, née en 1908, qui s’appellera bien entendu Bernadette, comme un ex-voto. Le converti devient convertisseur, qui n’hésite pas à catéchiser fortement, oralement ou par correspondance. Il entraîne ainsi à sa suite André Lafon, Léon Moulin, Charles de Bordeu, Olivier-Hourcade. Il conduit naturellement ses catéchumènes à Lourdes, parfois sans succès, comme ce fut le cas avec Léopold Levaux, qui « résista » et fut confié par lui à Bloy. Il écrit des articles, des chroniques sur Lourdes, une relation du congrès eucharistique de 1914, un Cantique de Lourdes en 1916, en 1929 des Litanies de sainte Bernadette Soubirous, une « lettre ouverte » à sa fille sur le triduum de 1935. On le sent d’ailleurs s’élever spirituellement, mais comme modestement, à la manière de ces vieux notables de village, jadis paroissiens distants, et dont la dévotion retrouvée prend des formes touchantes. Le poète du familier devient poète de la simplicité, de la pauvreté spirituelle. « La Vierge de Lourdes est pour Jammes la Vierge de la simplicité », écrit le protestant Michel Haurie. « Il aime la prier et la vénérer parce qu’elle est venue parler aux gens simples et aux souffrants. Il va s’adresser à elle à la fois avec respect et simplement. La Vierge fait partie de son univers des gens simples, des humbles » (« Francis Jammes et Lourdes », loc. cit., p. 86). Mais il lui reste un dernier devoir à remplir auprès de la Vierge Marie. Sa fille Marie, née en 1911, avait été guérie d’une sévère maladie, à l’âge de trois ans, par la prière à Notre-Dame de Lourdes. La sublimation jammienne en fait Méniquette du Pèlerin de Lourdes, véritable petite infirme celle-là, avec sa jambe dans le plâtre. En vérité, le miracle dont Jammes rend grâce encore et toujours en sa vieillesse, c’est celui qui lui a rouvert les yeux de la foi. Jean Escuyot, son pèlerin, part de Tournay, le lieu de sa naissance. Escuyot au poil blanc et dru, qui conserve, « au centre de son âme, cette lumière d’enfance qui lui semble toujours bleue », le pèlerin d’esprit franciscain, c’est Francis Jammes ou celui que Francis Jammes voudrait être. Ainsi naquit ce livre, le moins connu de tous peut-être, l’un des plus jammiens pourtant, avec son coup de crayon caractéristique (« la nudité de l’air tremblant comme une onde, les pions noirs et blancs des prêtres en surplis, la crudité multicolore des bannières »), et surtout son caractère délibérément naïf. Le registre « édifiant » est traité de la même manière que celui des rases descriptions de la vie quotidienne. Il ne s’agit certes pas de prêter à ce petit ouvrage de profonds sous-entendus théologiques ou de psychologie religieuse, voire d’y lire de complexes auto-analyses. L’exposé savant de la spiritualité savante prend le nom d’ascétique et mystique. Il y a chez Jammes une espèce d’esthétique et mystique, dont toute la profondeur est superficielle, tout le charme dans la simplicité innocemment cultivée : « Il [Jean Escuyot] ne s’accordait quelques minutes de silence que pour grossir une gerbe de bruyères et de grandes-marguerites qu’il avait commencé de cueillir au sortir de l’église. Et, les ramassant au bord des talus, ou sur la lisière sableuse d’un champ dont il entr’ouvrait puis refermait avec soin la claie, il songeait qu’il avait appris, dans un langage des fleurs appartenant à Méniquette, que la bruyère est le symbole de la solitude. Et cela le touchait beaucoup. Il s’était répété parfois : je suis une vieille bruyère, j’en ai le teint vineux et aussi les racines brunes et résistantes. Il se disait à lui-même ces choses qu’il n’aurait jamais osé confier à personne. Mais dans le secret de son âme, il était heureux, comparant aussi les grandes-marguerites à tige trop frêle, aux cols blancs bien repassés des jeunes filles et au cœur d’or de Méniquette. » C’est du Proust à l’envers, en quelque sorte. La métaphore religieuse ne vient pas transfigurer les buissons d’aubépines en reposoir ou les jardins de banlieue dans lesquels explosent les fleurs printanières en enclos de la Résurrection. C’est au contraire la cérémonie religieuse et champêtre qui sublime la tendresse d’Escuyot pour Méniquette. « Il s’était arrêté sur la route, lumineuse à l’approche du crépuscule comme la nappe de la table d’Emmaüs, et il en offrait, en la haussant, cette humble gerbe au Créateur dans la gloire duquel il se sentait submergé. Ce n’était qu’un acte d’amour très simple. » L’affectation de simplicité et d’humilité, à la manière d’un peintre naïf, a ici valeur sacrée. Ce Pèlerin de Lourdes est en outre un document qui décrit par le menu la journée d’un pèlerin dans la cité mariale de l’entre-deux-guerres, entre la Grotte, les fontaines, la triple basilique, les piscines, la vieille ville, les hôpitaux, le refuge des pèlerins, les restaurants. Tout y est, du goût du café au lait allongé d’eau pris au petit matin, aux processions, qui répandent le jour des « nappes de silence » et des « bouffées de cantiques », et la nuit des « cyclones de feu » tourbillonnant en torrents sur les esplanades et les bras des basiliques. Et toujours, ce qui fait que Lourdes est Lourdes, cette « vague de douleur », ces files de malades en voiturettes dans les rues, dans les sanctuaires, ceux qui les tirent égrenant des Ave Maria. Pour Francis Jammes, comme pour tout Gascon de jadis venu soit des Pyrénées, soit d’Armagnac, des Landes, de Bordeaux, Lourdes mille fois fréquentée, est une ville connue dans les moindres recoins de ses sanctuaires. Avec ses sons un peu étranges de vallée pyrénéenne, ses silences bruissants, ses odeurs de rues et de processions, l’horizon court et chaud des jours de pluie, les brusques orages d’apocalypse, les verts et bleus pyrénéens du délicieux décor de théâtre, sa cuvette caniculaire de l’été, Lourdes est la ville pieuse et familière par excellence. C’est d’ailleurs cela, plus que les jugements sur l’esthétique des bâtiments, de la statuaire, des cantiques, qui fait le partage entre Le Pèlerin de Lourdes, de Jammes, et Les foules de Lourdes, de Huysmans. Jammes a soin, en préliminaire, de concéder tout ce que l’on voudra sur « le mauvais goût de Lourdes » et les horreurs amoncelées à l’étal des « trafiquants de pieuses camelotes », un peu comme l’aficionado qui invite des amis parisiens à une corrida prend les devants au sujet des « cruautés » de la tauromachie, pour que le chapitre soit clos une bonne fois et qu’on n’en parle plus. Mais en réalité, ce qui a gêné dès l’abord Huysmans à Lourdes, c’est la familiarité du lieu, du culte que l’on y rend, et presque la familiarité du comportement de la Sainte Vierge. Lourdes est pour lui « tout l’opposé de La Salette », endroit grandiose et stérile où la Vierge est descendue pour pleurer. C’est au contraire la saveur virgilienne du site pyrénéen, qui enchante Francis Jammes : « des villages d’une ardoise éteinte, des murs de galets, cette invitation à vivre et à mourir là, cette douceur de caractère, ce goût, tout ce qui m’est si doux ». Cadre trop riant ? Décor trop aimable et trop bucolique ? Sans invoquer saint François de Sales à la rescousse de Jammes, on comprend qu’il voit dans l’attrait de ce décor tendu, « ces Pyrénées ineffables qui tantôt s’ensoleillent comme une liqueur, tantôt s’enneigent comme des capulets bordés de bleu », une invitation maternelle de la Vierge à entrer, mais très doucement, comme sans effort, dans la simplicité évangélique. Le Pèlerin de Lourdes, qui est au fond la dernière lettre de catéchisme de Francis Jammes à ses lecteurs, à ses amis parisiens, porte justement sur la pauvreté de cœur : « Si vous n’avez point encore en vous la simplicité de la corde, l’humilité du bourdon, la pureté du coquillage, la nudité des pieds apostoliques, ayez du moins ce grand désir de les posséder ou de les accepter au-dedans de vous ». Heureux ceux qui ont un cœur de pèlerin de Lourdes, car ils verront Dieu ! Et cependant qu’à Paris, le petit livre bleu, Le Pèlerin de Lourdes, paraissait à la NRF, à Hasparren la chandelle achevait de brûler. Sa dernière fille, Françoise, entrait au noviciat des Sœurs Blanches. Tous les matins, le poète assistait à la première messe à la paroisse. Il parvenait doucement, simplement, à ce qu’il avait toujours imaginé selon la parabole de la source de Massabielle, la source qui avait purifié son âme :

Et que là, comme l’eau de roche dépouillée
de la boue de l’orgueil qui l’avait tant souillée,
elle te réfléchisse, ô Nuit qui illumines !

(« Un jeune homme... », Clairières dans le ciel)

Claude Barthe