La Société infantile
Avant-propos

Rapportant le discours d’adieu du président de la République sortant, les médias le qualifièrent d’adresse à « ses turbulents et attachants enfants ». Ce fut comme le point d’orgue de plusieurs décennies de cette infantilisation de masse entreprise depuis Mai 68, conformément à une idéologie de relâchement hédoniste libertaire, et répondant, à moyen et long terme, à une volonté de gestion soft de sociétés infantiles par leurs dirigeants politiques et économiques. En ces temps postmodernes où les affrontements idéologiques traditionnels sont périmés, le globalisme d’une société sans classes et le mondialisme sans nations pourraient être atteints grâce à l’infantilisation attendrissante, mais aussi amollissante, des masses. Ce ne seraient plus les classes sociales, les idées politiques et les nationalités qui distingueraient les gens, mais la nature et la formation des hommes : d’un côté la maturité des dirigeants, de l’autre, l’infantilisme des dirigés.

Cependant, la nature humaine échappe toujours d’une certaine manière aux projets de société, et la dignité humaine étant une grâce aussi puissante que la vie elle-même, les qualités d’adulte et les défauts infantiles restent partagés selon les personnes et non selon les positions sociales. Il y a partout, d’un côté la raison et le contrôle de soi, de l’autre, l’instinct et l’impulsion ; d’un côté l’énergie active, de l’autre l’abandon passif ; d’un côté l’intelligence et la sagesse, de l’autre, la sottise et la folie ; d’un côté la soif de savoir, de l’autre, la complaisance dans l’ignorance ; d’un côté la pudeur et la décence, de l’autre, l’impudeur et l’indécence.

Mais l’infantilisation de masse ne repose pas forcément sur une réduction drastique de la qualité humaine. Parfois, elle devient une aimable habitude chez les dominants et une source de plaisir chez les dominés. Parmi les événements récents, l’élection présidentielle de 2007 fournit un exemple parmi tant d’autres. Lorsque le résultat fut connu, on ne put qu’être frappé par la réaction émotive, la gesticulation impulsive et infantile des gens : d’une part, une foule de grands bébés riaient ; de l’autre, une foule de grands bébés pleuraient. Les uns fêtaient bruyamment leur victoire et s’abandonnaient joyeusement à leur dominant ; les autres trépignaient, chahutaient, larmoyaient et appelaient désespérément leur dominante. Au moment de la passation des pouvoirs présidentiels, devant l’Elysée, des journalistes empruntèrent spontanément un vocabulaire infantile pour décrire les sentiments des badauds : « le monsieur est confiant », « la dame est émue... » Le président sortant dit adieu à ses « enfants », le nouveau président promit d’en prendre soin, la candidate perdante appela les enfants de gauche à se rassembler sous son aile.

Il ne faudrait pourtant pas oublier que les pères et les mères ont pour mission sacrée d’affranchir leurs enfants des réactions primaires de la dépendance infantile. La maturité, la plénitude, l’énergie et la tenue adultes doivent aussi faire partie de l’éducation. La France est une grande nation parce qu’elle a toujours été une nation de « grands ». Le resterons-nous si on fait de nous et de nos descendants une nation de tout-petits ?

L’infantilisme est une maladie propre à la modernité dans la mesure où elle va de pair avec le culte de la technique qui supplée à la faculté de penser et d’agir ainsi qu’avec le culte du divertissement permanent qui détourne et disperse le sens de l’effort. Ainsi la personne humaine autonome se dissout dans la masse et l’organisation collective, malaxeur des individualismes captifs immatures. Cela commence notamment par la culture, où l’on assiste à une mise en condition collectiviste en même temps qu’à une sorte de sous-développement culturel obligé. Christine Sourgins parle même d’une « infantilisation totalitaire par l’art contemporain » exercée sur un public auquel « on broie les valeurs » depuis l’école.

La convergence de l’infantilisation et de la collectivisation ravage également la vie sociale. « Si les individus “collent” de plus en plus les uns aux autres, tous âges confondus », c’est en partie à cause de « “l’anxiété de séparation” qui nous taraude tout petits déjà », écrivait le psychiatre Daniel Bailly. On en est arrivé à constater aujourd’hui tous ces débordements collectifs qui vont des manifestations et des liesses jusqu’aux morosités, aux dépressions et aux angoisses collectives. Selon le psychologue Michel Lejoyeux, on pratique cette « approche psychologisante de toute chose » à la fois pour que les peurs collectives agissent sur la peur intime et pour que la personne ainsi atteinte se tourne vers le collectif, afin de se faire rassurer et accompagner en s’engageant... bien sûr collectivement !

Toutes proportions gardées, cela ne nous ramène-t-il pas aux attentes que les dirigeants bolcheviques russes avaient fondées sur la psychanalyse et la psychologie - avant que le pouvoir communiste soviétique ne se fût carrément servi de la psychiatrie et des drogues comme de modes de répression politique, notamment dans les années 1970 ? Le 29 août 2000, la chaîne de télévision Arte a consacré une passionnante émission à « la psychanalyse au pays des bolcheviks ». Trotsky voulait fabriquer un homme nouveau et il voyait dans la psychanalyse la genèse d’un tel être. Le marxisme devait « changer les rapports de production », et la psychanalyse pouvait « changer la conscience des hommes à l’échelle de la société tout entière ».

Le bolchevik Joffé était à la fois rédacteur de la Pravda à Vienne et patient du psychanalyste Alfred Adler. C’est lui qui établit le contact entre Adler et Trotsky qui exposa au psychanalyste son désir de l’associer au projet de « transformer les consciences, afin de faire de la vie une expérience collective ». En employant ensuite Pavlov pour poursuivre l’entreprise, Trotsky voulait parvenir à « une synthèse du marxisme, du freudisme et des réflexes conditionnés », puis « étendre ces théories à l’échelle collective et à toute la société ». C’est à ce stade que nous sommes et c’est là que trouve sa genèse la confusion entretenue sur les masses par certaines « élites » sociopolitiques et culturelles de France et du monde global, qui fait converger les idéologies de l’Est et de l’Ouest. Le reportage d’Arte précisait que « Pavlov se raidit et se méfia de l’application de ses expériences par les bolcheviks ». En effet, ceux-ci décidèrent de « purger » les adultes en liquidant les opposants et les inadaptés au système communiste soviétique ainsi que de « reporter tous les espoirs sur les enfants » en leur appliquant « l’éducation communautaire » dont étaient notamment chargés les commissaires du peuple à l’Information et à l’Éducation - et donc les médias au sens large. Staline qualifia les psychologues d’« ingénieurs de l’âme humaine ». Boukharine, avant d’être lui-même « purgé » par Staline, instaura les « questionnaires », ces ancêtres des enquêtes et sondages en tous genres qu’il était nécessaire pour le peuple de remplir, afin de permettre aux dirigeants de « travailler à la transformation de l’homme social ». Blonski parla même d’« élevage d’hommes ».

La Russie bolchevique, l’Union soviétique ensuite, se couvrirent d’instituts de psychotechnique chargés de « la santé morale, psychique et physique, de la sélection professionnelle et du nivellement général de la population ». Il convient de préciser que « morale » en langage officiel de l’URSS signifiait essentiellement « alignement idéologique » et « ordre politique ». On créa un Institut central pour le travail dirigé où étaient organisés des « psychodrames de la profession » pour « rendre l’homme apte à la vie communiste ». Pour parvenir à leurs fins, les bolcheviks étaient décidés à employer l’action psychologique et la répression, mais de toutes les manières, il fallait fabriquer un homme « forcé à vivre en société communiste ».

La conclusion des auteurs et réalisateurs du reportage exprimait le soulagement : « Par chance, le rêve de Trotsky ne s’est pas réalisé. » Voire... Le comble serait que les Français, entre autres Occidentaux, soient réduits à ces « enfants » sur lesquels portaient les espoirs trotskystes, ce qui ferait, à la longue, « transiter » la France vers un modèle « antilibéral », dans le vrai sens du terme d’atteinte à la liberté personnelle par des programmes collectifs - bref, un modèle quelque peu soviétique dans sa conception originale d’infantilisation de masse.

Cinq mois avant l’émission d’Arte, j’avais été invitée à répondre à cette même question, notamment sur la fonction impartie à la psychologie au tournant sociopolitique et idéologique de 1968 : « Dans les facultés, c’était la grande époque de la psychologie et de la sociologie. La psychologie était alors conçue comme la discipline d’avant-garde qui devait permettre de préparer la révolution de la société. Personne ne croyant plus à une révolution obtenue par la violence (en France et en Occident du moins), l’optique adoptée était la stratégie de contournement : la psychologie devenait alors la meilleure méthode, et pour certains une arme de combat, pour transformer les mentalités, puis fabriquer à moyen et long terme de nouveaux conformismes à partir de ce qui, en 1968, était encore non conformiste » (cf. « Une nouvelle armée humanitaire », Catholica, n. 67, printemps 2000).

Pour certaines élites soixante-huitardes qui ont encadré la France et qui poursuivent encore leur travail, l’hédonisme libertaire était le facteur attrayant qui masquait, peut-être même à leurs propres yeux, le fait que l’« aptitude collectiviste » s’obtenait à force de mesures que les masses, psychologiquement préparées et infantilisées en conséquence, finissaient par réclamer elles-mêmes. Sous une forme souvent ludique et festive, ces mesures effectuaient le changement et réalisaient en partie la révolution de manière douce, en principe sans violence de part et d’autre.

Cette évolution a reçu assez rapidement l’appui logistique inappréciable des progrès technologiques de L’Informatisation de la société, officiellement programmée en France à l’échelle de masse dès les années 1970 par Simon Nora et Alain Minc dans un rapport au président Giscard d’Estaing. Comme toute technique, l’informatisation peut être excellente, ou mauvaise, ou les deux à la fois, selon l’usage qui en est fait. Elle peut développer des capacités de création, d’initiative, d’action, d’information et de jugement adultes, comme elle peut également abaisser le niveau du développement au stade du bredouillement, de la confusion et de la passion primaire du jeu infantile.

Il reste à constater que, désormais, la canalisation de la pensée et de l’action des individus, à l’intérieur d’un périmètre d’idées suffisamment large pour respecter en principe leurs droits et leur liberté commence déjà naturellement dès l’enfance, par tous les moyens médiatiques, et sous surveillance psychologique systématique, proposée ou imposée avec gentillesse et fermeté. Il devient de plus en plus rare, notamment dans les loisirs qui devraient être un havre d’indépendance, que des enfants, des jeunes et des adultes ne soient encadrés ou n’aient recours à des animateurs, des accompagnateurs et des organisateurs collectifs dévoués. Ceux-ci sont chargés de l’intégration globalement planifiée d’individus amenés à s’adapter, s’agglutiner, voire s’amalgamer les uns aux autres et à se joindre librement et joyeusement - mais sous pression sociale et contrôle du groupe - au consensus démocratiquement orchestré en vue de la spontanéité collective souvent infantile de la « nouvelle société ».