Un philosophe face à la Révolution.
La pensée politique de Louis de Bonald
Présentation par Stéphane Robilliard


Peut-il de nos jours y avoir une place en philosophie pour Louis de Bonald, ou faut-il affirmer qu’il ne peut intéresser que des historiens ? Ce « prophète du passé », dont la brève participation au gouvernement de la Restauration ne laissa que le souvenir des lois contre le divorce et de la censure de la presse, peut-il faire l’objet d’une étude proprement philosophique, ou faut-il ranger ses écrits parmi les doctrines purement idéologiques ? Tel est le défi que Robert Spaemann se propose d’affronter. Le lecteur curieux trouvera ici l’occasion de découvrir un auteur dont on ne connaît en général que le nom et, au mieux, quelques citations ; le lecteur historien comprendra mieux la place très particulière de Bonald au cœur du dramatique enchaînement révolution-restauration, et la distance qui le sépare de cet autre grand réactionnaire qu’est Joseph de Maistre, auquel on l’assimile souvent. Le lecteur philosophe, enfin et surtout, sera tour à tour stimulé par l’acuité du questionnement, étonné ou amusé par la hardiesse des paradoxes, séduit par l’originalité du point de vue proposé : les thèses de Bonald donnent envie de relire Hobbes, Rousseau, Montesquieu ou encore Hegel avec un regard neuf.
L’ouvrage, écrit dans un style sobre et dépourvu de tout jargon, n’appelle pas de clarification préalable ; en outre, Robert Spaemann explicite le sens de son investigation et propose une précieuse mise en perspective critique de la pensée de Bonald dans l’avant-propos de la réédition de 1998, le dernier chapitre ainsi que la postface. Nous nous contenterons par conséquent d’indiquer ici brièvement trois ou quatre fils conducteurs afin de mettre en valeur les différents niveaux d’intérêt de l’ouvrage.

1. Une sympathie incrédule

Cette expression traduit assez bien, nous semble-t-il, la façon dont Robert Spaemann réussit à adopter à l’égard de Louis de Bonald une attitude juste. Comme il le précise au début de la postface, l’enjeu de son étude n’est ni une apologie ni une réfutation de Bonald mais plutôt un exercice de compréhension critique. Sans passer sous silence les faiblesses spéculatives ou littéraires de Louis de Bonald, sans se montrer complaisant envers ses prises de position proprement réactionnaires, l’auteur s’attache à rendre justice à l’homme de conviction et à son effort pour comprendre un temps qui lui échappait. Sympathie incrédule, car Robert Spaemann valorise les plus philosophiques des intuitions de Bonald, examine les plus pertinentes de ses thèses, sans faire semblant de croire un seul instant au réalisme de l’idée bonaldienne de « société constituée ». Incrédulité, car Bonald brosse le tableau d’un ordre monarchique qui avait depuis longtemps cessé d’exister, ou plutôt qui n’avait jamais existé tel quel, une utopie du passé ; mais sympathie, car Bonald, le contre-révolutionnaire, ne se contente pas de fulminer contre ceux qui ont cru que des individus pouvaient s’arroger le pouvoir de « faire » une constitution et que la raison individuelle était la puissance suprême ; plutôt que de condamner les révolutionnaires, il se demande comment il a pu se trouver tant de gens prêts à faire cette révolution. Or la solution de cette énigme ne peut se trouver que du côté de la monarchie : c’est par sa propre faute que le monarque perd sa légitimité aux yeux de ses sujets. Sympathie enfin, car Bonald, catholique fervent, résiste à la tentation d’une justification décisionniste du pouvoir absolu (le souverain au-dessus des lois) et ne conçoit ce dernier que limité par l’autorité divine.

2. Dialectique et paradoxes

Robert Spaemann entraîne son lecteur dans une stimulante série de paradoxes qu’il situe sur deux plans distincts : celui de la stratégie consciente de Louis de Bonald, qui consiste à prendre les philosophes des Lumières au piège de leur propre logique ; et celui de la répétition de ce retournement dialectique au niveau du système bonaldien lui-même.

L’auteur montre en effet comment Bonald se présente comme un héritier un peu particulier des Lumières : il reprend à son compte l’idée d’un Progrès essentiel tout comme l’idée de Raison ou celle de nature. Mais comme le montre l’opposition qu’il propose entre « l’homme natif » et « l’homme naturel » au chapitre 4, il retourne le concept rousseauiste d’une nature-origine en un concept téléologique de nature-accomplissement ; cet accomplissement est celui de la raison, dont le fruit le plus abouti est la croyance religieuse. De même, il faut tenir compte du fait que la rationalité n’advient à elle-même que par le langage - qui se révèle lui-même, pour Bonald, ne pouvoir être qu’un don (nécessairement divin) et certainement pas une invention ; ce qui justifie le recours à la tradition comme seule source de légitimité du pouvoir, contre le projet de rédaction d’une constitution (il est à noter au passage que le même sujet de controverse - droit coutumier contre droit écrit - agitera l’Allemagne au lendemain des guerres napoléoniennes).

Mais tous ces paradoxes sont développés au sein d’un mouvement de pensée qui témoigne lui-même d’un fort potentiel dialectique : c’est en voulant établir de manière systématique les fondements d’une monarchie de droit divin et la présence de Dieu au cœur de la société que Bonald esquisse le geste sociologique et propose une théorie de la société qu’on pourrait tenir pour purement fonctionnaliste. C’est en posant le principe d’une « conservation absolue » des hommes au sein de la société qu’il ébauche le thème sociologique de l’abandon de l’idée de « vie bonne » au profit de la conservation de la simple existence.

3. Origines et filiations

C’est dans le même esprit dialectique que Robert Spaemann situe Louis de Bonald par rapport à ses lectures (Malebranche, Bossuet, Rousseau, Montesquieu...), à ses contemporains et surtout à ses héritiers. Le caractère dialectique de son œuvre est particulièrement illustré par le fait que des hommes aussi différents que l’abbé Lamennais ou Charles Maurras aient pu se réclamer de lui, le premier au nom d’un déisme renonçant au catholicisme par choix du ralliement à la république, le second au nom d’un catholicisme athée et purement réactionnaire. À ce « côté obscur » de l’héritage bonaldien, Robert Spaemann oppose le rayonnement d’un Charles Péguy et de son socialisme chrétien. Ces successeurs suivent des voies foncièrement divergentes, mais on ne peut dire d’aucun qu’il trahit la pensée de Bonald : cette dernière porte en effet des germes hétérogènes, à l’image de la tension entre sa foi religieuse authentique et la fonction sociale que sa théorie attribue à la religion.

4. Philosophie morale et politique

Soulignons enfin la richesse philosophique de ces études ; à travers l’étude systématique de la pensée de Louis de Bonald, Robert Spaemann propose à son lecteur des motifs d’interrogation philosophique qui pourraient être développés pour eux-mêmes et trouvent de nos jours une actualité renouvelée, en philosophie politique bien sûr, mais également en philosophie morale. On peut citer par exemple la question des médiations en politique : quel est l’atome politique, le destinataire effectif de la législation et du gouvernement ? L’individu - ce qui de nos jours semble une évidence - ou plutôt la famille, qui fournit au premier la première et indispensable structure de socialisation lui permettant de dépasser ses passions ? Poser un tel problème engage une réflexion sur la nature humaine et son expression individuelle ou collective : peut-on imaginer une société d’individus raisonnables ou rationnels, ou faut-il considérer que la société a toujours pour fonction de « réprimer » les passions individuelles en faisant régner un ordre transcendant, seule vraie expression de « l’esprit objectif » ? Face à une telle structure, que devient l’individu et son point de vue singulier ? Ne risque-t-il pas de se retrouver, face à la rigueur de la loi, dans des situations tragiques ? Et si c’est le cas, ne faut-il pas compter cette dimension tragique au nombre des facultés humaines les plus élevées ? Au chapitre 6, Robert Spaemann montre comment Bonald pose cette question à propos du divorce. Une telle référence pourrait passer pour une provocation, mais ici encore la clause de sympathie incrédule peut intervenir : si l’initiative bonaldienne d’une interdiction du divorce, déjà réactionnaire à son époque, semble aujourd’hui purement impensable, il n’en reste pas moins que son raisonnement constitue un véritable motif philosophique, que ne renieraient pas les penseurs contemporains d’une critique de la tyrannie technicienne.
On le voit, l’ouvrage qu’on va lire propose au lecteur un véritable moment philosophique, qui l’instruira et l’invitera à réfléchir sur notre actualité politique. Moment philosophique, car ces études invitent à penser avec - et souvent contre - Louis de Bonald, à nous interroger sur le statut du pouvoir, de l’autorité, de la finalité du politique. Moment philosophique encore, car étudier Louis de Bonald ne suppose pas que l’on soit ou que l’on devienne monarchiste ou partisan d’un pouvoir fort : oser ouvrir ces ouvrages qui sentent le souffre, c’est accepter d’abord d’inquiéter la doxa de la modernité et de reprendre avec sérieux des questions dont on préférait penser qu’elles ne se posaient plus.

Stéphane Robilliard
Copyright Hora Decima 2008