Un philosophe face à la Révolution.
La pensée politique de Louis de Bonald
Avant-propos de 1998

À ma grande surprise, ce petit livre écrit il y a bientôt un demi-siècle rencontre depuis quelque temps un regain d’intérêt, aussi bien en Italie qu’en Espagne ou en Allemagne, de sorte que j’accepte avec gratitude la proposition des éditions Klett-Cotta de le rééditer, sans commenter à nouveaux frais le point de vue du jeune homme de vingt-cinq ans que j’étais alors. Je ne m’en suis pas beaucoup écarté. Entre-temps, l’aura mythique des révolutions a perdu de son éclat. Nous avons appris à ne plus prendre naïvement leur auto-interprétation pour argent comptant, et à considérer, en revanche, leur coût. De Bonald est un critique de la Révolution d’un genre spécial. Sa critique des révolutions françaises de 1789 et 1792 se distingue de celles de ses contemporains anglais et allemands par son caractère antiromantique. Elle s’élève au nom de la raison contre le sentimentalisme, au nom de la volonté générale contre la révolte de la subjectivité, au nom de la société constituée contre « l’homme », au nom du progrès contre la régression vers un prétendu redémarrage à zéro. Pour de Bonald, le progrès est avant tout synonyme de continuité. Il ne doutait pas un instant que le développement continu d’institutions rationnelles en France depuis le XIIe siècle reprendrait un jour son cours régulier. Il croyait vraiment ce que son adversaire Rousseau, à qui il emprunte l’arsenal conceptuel de sa théorie, avait écrit : « Si le législateur, se trompant dans son objet, prend un principe différent de celui qui naît de la nature des choses [...] on verra les lois s’affaiblir insensiblement, la constitution s’altérer, et l’État ne cessera d’être agité jusqu’à ce qu’il soit détruit ou changé, et que l’invincible nature ait repris son empire. » En réalité, Rousseau avait abandonné tout espoir dans cette direction. La polis a disparu à tout jamais. Le christianisme et l’État territorial moderne rendent impossible sa renaissance. C’est pourquoi le Contrat social est un chant du cygne. De Bonald, le réactionnaire, n’est pas un nostalgique des vertus citoyennes antiques. L’État de masse moderne n’est pas pour lui un motif de résignation, la dissociation de la sphère publique et de la sphère privée est un progrès et le christianisme est la puissance spirituelle capable de tenir ensemble les éléments dissociés.
Ce qui m’a intéressé à l’époque dans la critique bonaldienne de la Révolution, c’est qu’on y voit pour la première fois une théorie rigoureusement fonctionnaliste de la société revendiquer le statut de prima philosophia. Par la suite, je n’ai pas développé davantage cette piste, mais bien les motifs philosophiques qui ont pris naissance dans ce travail rédigé d’un seul élan en un temps très court, comme l’idée de l’inversion moderne de la téléologie, que Hans Blumenberg2 reprit ensuite à son compte sur le mode apologétique. Le fait de considérer comme équivalentes la vie bonne et la subordination aux conditions de sa conservation m’est toujours apparu comme une forme du nihilisme, d’un nihilisme de droite. Ma critique de la fondation fonctionnaliste de la religion se place sur la même ligne.
Bien des choses me sont devenues claires pour la première fois à la lecture de ce penseur de la Restauration, sérieux et systématique jusqu’à la pédanterie. Peut-être ce petit livre sera-t-il encore pour tel ou tel lecteur l’occasion de telle ou telle découverte. Par exemple la découverte de l’un des plus importants précurseurs du linguistic turn de la philosophie moderne. Et peut-être un éditeur aura-t-il même le courage de publier, plus de deux cents ans après sa parution anonyme à Constance, une traduction allemande de la Théorie du pouvoir.

Robert Spaemann
Stuttgart, janvier 1998
Copyright Klett-Cotta 1998
Copyright Hora Decima 2008