Les oppositions romaines au pape
Introduction

Au fur et à mesure qu’avance le pontificat de Benoît XVI, on voit se déployer sa volonté d’établir avec prudence et ténacité la remise en ordre d’une Église commotionnée depuis près d’un demi-siècle en toutes ses parties. Une remise en ordre, en quels domaines principaux ? Pour demain, beaucoup espèrent une « réforme de la réforme » liturgique, qu’annonce la qualité des célébrations pontificales. Ensuite, certains pensent que pourrait intervenir une « réforme de la réforme » doctrinale des points de Vatican II qui ont trop souvent donné lieu à une « interprétation de rupture ». Mais dans l’immédiat, c’est à une « réforme de la réforme » politique à laquelle on assiste : les hommes « de rupture » sont les uns après les autres remplacés aux postes de responsabilité par des hommes « de continuité », pour reprendre les termes du discours de Benoît XVI à la Curie du 22 décembre 2005, des prélats dans la ligne du pape, théologiens, liturgistes, administrateurs, spécialement sur cet échiquier complexe qu’est la Curie romaine. Pas assez vite ? C’est que la mise en place de l’« herméneutique » de Vatican II la plus concrète et la plus efficace qui puisse être, celle que vont exercer dans les actes des hommes nouveaux en syntonie avec des prêtres et des fidèles qui voudraient tourner la page d’une période désastreuse, rencontre des difficultés et des résistances extrêmement puissantes et déterminées.

À l’étonnement des médias, qui ont inintelligemment annoncé un fiasco pour le voyage en France du pape « intégriste », puis qui n’ont pas plus finement su analyser la portée de sa réussite, Benoît XVI a rassemblé autour de lui un catholicisme nouveau, fait de prêtres « identitaires », de fidèles majoritairement jeunes, de familles manifestement très pratiquantes, dans lequel l’apport de toutes les « forces vives », communautés nouvelles, traditionalismes de toutes sensibilités, écoles catholiques renaissantes, scoutismes, était visiblement majoritaire. Il ne faut cependant pas s’exagérer son importance numérique - la messe aux Invalides rassemblait des prêtres et fidèles venus de la France entière - ni son homogénéité assez indécise, essentiellement faute de pasteurs diocésains et locaux qui lui imprimeraient un dessein réformateur, missionnaire et inévitablement politique. Mais ce catholicisme à visage nouveau montre tout de même une capacité de mobilisation que n’ont plus les autres composantes vieillies et épuisées du corps chrétien. Compte tenu du poids de la modernité à laquelle il ne peut échapper, de l’imprégnation d’un individualisme ravageur, d’un déficit culturel angoissant, de la puissance de la tentation « bourgeoise » qui s’exerce sur lui, aux sens divers - moral, sociologique, idéologique - de ce terme, aura-t-il la force de s’engager dans un processus de réforme de l’Église, dans l’acception traditionnelle de ce mot, avec ses exigences de retour disciplinaire, ascétique, intellectuel, doctrinal, cultuel et esthétique, spirituel ? La transition qu’opère Benoît XVI pour faire sortir l’Église d’un état d’« ouverture », c’est-à-dire de dissolution dans le monde (le monde moderne), et pour lui faire retrouver un état de vraie réforme (d’Ecclesia semper reformanda), est une transition très douce. Il semble en effet, compte tenu de l’état du malade, que la cure ne peut-être qu’homéopathique. Mais ne sera-t-elle pas trop lente pour aboutir ? En tout cas, présentement, ce catholicisme-là, avec ses faiblesses et ses attentes, est parfaitement en phase avec le pape élu en 2005. Mais cette correspondance est comme un arc électrique par-dessus la tête de la plupart des élites ecclésiastiques en place, encore largement enlisées dans les modes de pensée et d’être - ou plutôt de disparaître - d’une interminable crise postconciliaire.

À Rome même, une véritable opposition au pape, un haut personnel ecclésiastique « de rupture », d’autant plus redoutable qu’il se sent menacé, est toujours solidement installé. La levée de boucliers qui a suivi la remise de l’excommunication des quatre évêques consacrés par Mgr Lefebvre - remise suivie par la détestable « affaire Williamson » - a d’ailleurs montré avec quelle force la volonté d’affaiblir le pape avait la capacité de se déployer à l’intérieur même des Palais apostoliques. La rapide esquisse que je vais dresser de cette opposition voudrait seulement attirer l’attention sur une galaxie complexe (évolutive aussi) et sur les mécaniques d’obstruction, de frein et d’antagonisme qu’elle utilise. Un premier chapitre analysera la signification de l’élection pontificale de 2005 ; un second chapitre opérera un certain nombre de coups de sonde dans ce monde très divers de l’opposition ; un troisième chapitre, par l’exemple très concret de l’élaboration d’un tout récent - et très problématique - document concernant les examens psychologiques auxquels peuvent être soumis les séminaristes, montrera comment peuvent s’exercer les procédés d’opposition, en même temps que la complexité des démarcations, qu’on aurait bien tort de réduire à une fracture, fût-ce en l’affinant beaucoup, entre « tradition » et « progressisme ».