La Liturgie et son ennemie
Préface de Robert Spaemann

Préface de l’édition française


L’un des grands romanciers allemands contemporains écrit sur la liturgie catholique et la crise qu’elle traverse. Lui-même ne trouve pas cela normal. Mais la situation dans laquelle se trouve cette liturgie est elle-même anormale, et cela ne peut laisser indifférent aucun catholique ni aucun Européen lorsqu’on sait que la liturgie latine a été et continue à être la source principale à laquelle puisent la plupart des courants spirituels de ce continent.

Quelque chose s’est grippé dans cette liturgie de l’Église catholique d’Occident qui fut réformée après le concile Vatican II. Plus précisément, elle ne fut pas réformée : on créa, sous le pontificat du pape Paul VI, une nouvelle liturgie en utilisant des éléments de l’ancienne liturgie latine et d’autres liturgies chrétiennes. Sa célébration fut réglée et celle de l’antique liturgie millénaire fut interdite - acte unique dans l’histoire de l’Église catholique qui, comme l’écrivait le cardinal Newman, n’avait jamais encore aboli une forme de prière sanctifiée par une tradition constante. Certes, l’interdiction fut assouplie par la suite, mais l’ancienne liturgie, qui connaît, aujourd’hui comme hier, une existence marginalisée, continue à faire l’objet de discriminations.

La nouvelle liturgie dévie sur des points essentiels des exigences du concile Vatican II où il n’était pas question de changement d’orientation du prêtre, où le latin fut fixé pour la première fois comme langue de la liturgie catholique occidentale et où fut interdite toute innovation dont on ne pouvait « attendre avec certitude un bénéfice spirituel significatif ». Et si les réformateurs ignorèrent les dispositions du Concile, une grande partie des prêtres ignorèrent de même les rubriques du nouvel ordo de la messe. Ils comprirent les nouveaux textes liturgiques comme une simple incitation à faire des expérimentations et de même que les réformateurs prirent à la légère l’autorité de la tradition, ils prirent à la légère l’autorité des réformateurs. La révolution dévora ses enfants. L’introduction de la communion dans la main contre la volonté du pape et des évêques du monde entier dans leur écrasante majorité n’est qu’un exemple. Pape et évêques ont capitulé ensuite devant la « normativité du fait ». Toutes sortes d’expérimentations furent tolérées. La réception sacrilège de la communion en état de péché grave et sans confession préalable devint - au grand scandale des églises orientales orthodoxes - une pratique commune. Désormais, il ne fallait plus adorer Dieu en célébrant la mort et la résurrection du Seigneur. La communauté chrétienne commença à s’autocélébrer dans l’assemblée dominicale sous la « présidence » d’un prêtre ou d’un directeur paroissial qui n’était plus tourné avec l’assistance vers la croix ou vers l’orient, mais qui lui faisait face, comme quelqu’un qui préside une assemblée. D’un office centré sur le rite, on fit une célébration centrée sur le prêtre. Ce n’est plus le Christ qui reçoit, mais le prêtre. Bien souvent, et à l’encontre des décisions du Concile, celui-ci ne reçoit pas la communion « de l’autel » en premier, mais communie en dernier, comme il se doit pour un hôte. Lors d’une telle célébration, ce n’est pas toujours le même sacrifice que l’on célèbre toujours de la même manière : le prêtre doit trouver quelque chose pour que l’affaire devienne « intéressante ». Finalement, comme un office religieux ne peut jamais concurrencer d’autres divertissements sous l’angle de l’intéressant, il devient inévitablement ennuyeux et les églises se vident. Certains prêtres pensent alors qu’il faudrait faire encore plus intéressant, mais ne remarquent pas que c’est précisément l’attente de l’intéressant qui produit l’ennui. Évidemment, il faut nuancer les choses. Dans mon diocèse, en dehors des églises où est dite l’ancienne messe, je ne réussis pas à trouver le dimanche un office célébré en conformité avec le missel officiel de l’Église. Soit je tombe sur une messe pour homosexuels pratiquants où le ciboire rempli d’hosties fait tout simplement le tour des participants, soit le prêtre invente un canon à base de textes sentimentaux lénifiants qui expliquent que nous devrions tous être gentils les uns envers les autres, soit le diacre lit une partie du canon, soit un laïc assure toute la liturgie de la parole comme « président » pendant que le prêtre est assis dans un coin, soit encore le pasteur protestant distribue la communion avec le prêtre catholique, etc.

J’entends dire que la situation est meilleure dans d’autres diocèses. Les offices dominicaux y sont célébrés selon le missel officiel de l’Église et la parenté de la nouvelle liturgie avec l’ancienne n’est pas estompée jusqu’à devenir méconnaissable. Toutefois quand, à l’occasion du quarantième anniversaire de la réforme liturgique, les évêques de mon pays parlent de ses formidables fruits spirituels, la question se fait pressante de savoir dans quel monde ils vivent réellement.

Il est possible malgré tout de répondre à cette question. Les évêques allemands vivent dans un monde à part, celui des catholiques professionnels rétribués selon le barême des fonctionnaires, « laïcs professionnels » et catéchistes de profession, hommes ou femmes, qui ont la même formation que les prêtres, qui sont frustrés quand ils ne peuvent prêcher à la messe et qui refusent l’offre de tout prêtre extérieur de célébrer la messe le dimanche parce qu’ils préfèrent présider une assemblée sans prêtre avec « leur » communauté. « Nous avons perdu depuis longtemps la partie contre les catéchistes professionnels », me disait il n’y a pas longtemps un archevêque considéré comme progressiste. N’importe quel sociologue aurait facilement pu prévoir les conséquences de la création d’une telle profession. Jusqu’à aujourd’hui, l’Église allemande pouvait se permettre de fermer les yeux devant la réalité d’un gigantesque mouvement d’apostasie, parce que le système concordataire lui assurait l’impôt d’Église encaissé par l’État et l’appareil qui va avec, un appareil dans lequel elle ne peut plus insuffler depuis longtemps un esprit chrétien - c’est-à-dire missionnaire - et dont les évêques et les prêtres sont largement prisonniers. Il y a quelques décennies, les partis libéraux et les partis de gauche n’arrêtaient pas de polémiquer au sujet du système concordataire et des ses impôts d’Église. Tout cela a complètement cessé. L’État sait que l’Église lui assure une économie substantielle avec ses jardins d’enfants, ses hôpitaux et ses institutions sociales. Et comme l’Église renonce à donner un profil clairement catholique à ces institutions, il n’y a plus de raison de se fâcher contre elle. L’affaire des bureaux de consultation pour femmes enceintes constitue une manifestation exemplaire de l’intégration de l’Église allemande dans le système libéral. Pour dépénaliser l’avortement, le législateur avait exigé de la femme enceinte qu’elle se rende au préalable dans un bureau de consultation où son cas personnel serait discuté et où d’autres options lui seraient présentées. L’Église catholique développa à grande échelle son propre système de bureaux de consultation. Le prix à payer en était la délivrance de certificats qui permettaient à tout médecin de pratiquer ensuite librement l’avortement. Il n’est pas rare d’ailleurs que dans ces bureaux de consultation ecclésiaux on ait conseillé l’avortement. Pendant dix ans, les évêques de mon pays firent de la résistance face au pape qui condamnait cette pratique. Finalement, ils se soumirent à une demande énergiquement formulée et cessèrent de délivrer des certificats qui étaient compris depuis longtemps par les gens concernés comme une légitimation religieuse de l’avortement. Quand le président de la Conférence épiscopale allemande annonça qu’il porterait plainte contre la République si les certificats ecclésiaux ne devaient plus être acceptés comme justificatifs pour les avortements, ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.

L’adaptation de l’Église catholique au libéralisme a atteint entre-temps jusqu’au cœur de la substance même de la foi. La formation théologique des futurs prêtres, qui est confiée aux facultés de théologie, est largement soustraite à l’influence des évêques. Les candidats au professorat sont testés pour savoir s’ils sont en faveur du sacerdoce des femmes. Le catéchisme de l’Église catholique est tourné en dérision dans les séminaires. Le président du Comité central des catholiques allemands, l’organisation qui coiffe les associations de laïcs catholiques, est à la tête de Donum Vitae (sic !), l’organisation catholique de laïcs qui continue à faire de la consultation auprès des femmes enceintes en fournissant les fameux « certificats » condamnés par le pape. Lors du dernier Katholikentag, le grand rassemblement annuel du catholicisme allemand, Mgr Gaillot et Hans Küng furent invités comme orateurs vedettes, alors qu’on sait que ce dernier nie la divinité du Christ et se refuse farouchement en présence de son évêque à souscrire au symbole de Nicée. Le président de la Conférence épiscopale, le cardinal Lehmann, acheva sa discussion avec Küng en souhaitant qu’il « continue à être une bénédiction pour l’Église ». Quant au jugement à porter sur ce Katholikentag, on en arriva finalement à une dispute ouverte entre Lehmann et l’archevêque de Cologne, le cardinal Meisner.

On pourrait facilement adjoindre à la misère allemande beaucoup d’autres exemples venant d’autres pays. La particularité de la situation allemande réside dans le statut d’Églises d’État accordé au catholicisme et au protestantisme. Il empêche, d’une part, l’apparition de renouveaux spirituels tels que nous les vivons en France et, d’autre part, un véritable pluralisme au sein même de l’Église. Ce qui était autrefois la force du catholicisme allemand, une grande solidarité interne, devient aujourd’hui un danger. Même aux États-Unis où il existe un libéralisme et un modernisme catholique, les forces traditionnelles constituent une forme respectable et respectée. Un jeune philosophe intelligent qui ne trouvait pas en Allemagne de monastère dominicain dans lequel il aurait pu s’acclimater a trouvé, il y a longtemps, une place qui lui convenait en Californie. De retour en Allemagne, il est admiré - non sans sympathie - quand il voyage en habit blanc. Quant à la Fraternité Saint-Pierre, elle ne peut faire face aux demandes des évêques américains qui cherchent des pasteurs pour leurs croyants attachés à l’ancien rite. En Allemagne, on tente par tous les moyens d’éloigner ces prêtres. On délègue pour la célébration de l’ancienne liturgie des prêtres diocésains pour lesquels la célébration de la messe selon l’ancien rite n’est pas un élément essentiel de leur vie spirituelle, mais un acte caritatif dans un esprit de rééducation. Sur la tombe de saint Boniface, l’apôtre des Allemands, à Fulda, les pèlerins anglicans peuvent célébrer l’office, mais pas le croyant catholique, ceci dans un souci de rééduquer progressivement les pauvres moutons arriérés.

Dans ce système uniformisateur, on a considéré pendant des décennies comme un manquement à la political correctness de poser à nouveau la question de la forme de la liturgie. Selon le cardinal Ratzinger, devenu aujourd’hui Benoît XVI, cette question est au cœur de la crise actuelle de la foi. Aux groupes qui, s’appuyant sur le document pontifical Ecclesia Dei, tenaient avec obstination à la messe dans l’ancien rite latin, on accordait des concessions minimales et cela dans des conditions discriminatoires - par exemple, les cloches ne devaient pas sonner lors de leurs offices. Mais il n’était pas question qu’ils interviennent en tant qu’interlocuteurs dans les académies catholiques ou les forums de discussion. Qui tentait ce questionnement et soumettait la réforme liturgique à un examen critique n’était même pas considéré comme digne d’être combattu.

Cette situation a commencé à changer ces derniers temps, et cela peut-être parce que les revenus fiscaux liés aux impôts étatiques diminuent drastiquement et qu’ils rendent de plus en plus impossible le maintien de l’appareil. La situation a été instantanément modifiée avec ce petit recueil de textes de Martin Mosebach. Martin Mosebach n’est pas un homme du sérail dont on pourrait étouffer la voix par le silence. Mosebach est un écrivain, un poète, un dramaturge et surtout un romancier complètement « dans le monde » ; il appartient à une génération relativement plus jeune et c’est un romancier dont le talent a été confirmé entre-temps par d’excellents prix de littérature. Son petit livre, la voix d’un homme en marge du système qui n’a pas honte de faire ce que les rois et les reines faisaient autrefois, à savoir servir la messe - dans le vieux rite latin -, son livre a soudain brisé l’anathème. Mosebach est maintenant invité par les académies catholiques, évidemment toujours dans l’intention de lui faire clouer le bec par d’autres interlocuteurs. Certes, il n’a pas pu tenir de discours au Katholikentag, mais il a pu exposer ses idées au cours d’une table ronde. Et si ce n’est pas lui, d’autres sont invités qui, partant de perspectives semblables, peuvent s’exprimer de manière critique sur l’état de la liturgie. En outre, Mosebach a réussi à faire en Allemagne une chose qui s’était déjà produite en France et en Angleterre il y a plusieurs décennies, à savoir que beaucoup d’intellectuels et d’artistes trouvent une raison pour s’intéresser à la liturgie catholique et à son destin. La liturgie réformée n’a jamais pu éveiller un tel intérêt. Cet ouvrage de Martin Mosebach pourrait conduire à ce que l’urgence du problème soit redécouverte jusqu’en France.

Robert Spaemann

Robert Spaemann est un proche du cardinal Ratzinger, connu également pour être un spécialiste de Fénelon, ainsi que pour son œuvre sur l’utopie politique et de nombreux ouvrages sur l’éthique.