L’homme aboli ou le triomphe des sciences sociales

L’homme aboli ou le triomphe des sciences sociales marque un tournant profond dans l’œuvre de F. H. Tenbruck. Introducteur militant des sciences sociales américaines en Allemagne après la guerre dans le cadre de la rééducation, il a pris progressivement ses distances par rapport à un ensemble de disciplines dont il a perçu le côté idéologique : la sociologie a pu en effet dissimuler une forme de discours global, un méta-discours sur la société dont les présupposés sont loin d’être neutres.

Friedrich H. Tenbruck montre comment la sociologie constitue une forme d’idéologie réductionniste qui aboutit à l’abolition de l’homme dans son individualité et à son formatage par le biais de la socialisation. Il a notamment en tête la théorie des rôles sociaux qui brise l’unité de l’individu pour ne le considérer qu’au travers des différents rôles qu’il assume dans la société - l’individu au travail, l’individu citoyen, l’individu consommateur, l’individu en famille, etc. - et dans lesquels il est censé agir en fonction d’un certain nombre de modèles qui s’imposent à lui. La norme statistique s’érige en norme sociale par le biais du conformisme et le nouvel homme est celui qui émerge de la société pour la représenter. Là est toute l’originalité de la critique de F. H. Tenbruck dont on ne retrouve pas d’équivalent français. En quelques décennies, les sciences sociales ont fait brusquement irruption dans le monde. Héritières des Lumières et nées dans le contexte de l’historicisme progressiste moderne, elles ont imposé aux religions (par le biais notamment de la sociologie des religions) et aux idéologies une image profane du monde. En se présentant comme sciences, leur prétention est tout simplement de dévoiler la vérité sur toute chose. Tenbruck donne quelques pistes de solution mais l’essentiel tient finalement dans une domestication de la sociologie qui passe par l’abandon de la théorie de la société.


L'auteur

Né juste après la Première Guerre mondiale, Friedrich Heinrich Tenbruck étudie la philosophie, l’histoire et la littérature dans les universités de Fribourg-en-Brisgau, de Berlin, de Cologne, de Greifswald et de Marbourg. Il est l’élève de l’écrivain et historien de la littérature Max Kommerell ainsi que du philosophe Julius Ebbinghaus, qui dirige sa thèse sur la critique de la raison pure. La formation de Tenbruck, comme celle des sociologues de son époque, est marquée par les humanités. Entre 1946 et 1950, il prend ses distances par rapport aux humanités, disciplines qui ne lui semblent plus adaptées pour appréhender la réalité de son époque. Il part aux Etats-Unis où il s’initie aux sciences sociales naissantes. De retour en Allemagne, il travaille pour le compte des puissances d’occupation à la mise en place d’un enseignement supérieur dans le domaine des sciences sociales. Il devient un temps assistant de Max Horkheimer avant de repartir aux Etats-Unis. En 1962, il obtient l’habilitation et peut devenir professeur à Fribourg. Cet engagement dans les sciences sociales n’empêche pas Friedrich H. Tenbruck de défendre la sociologie contre certaines tendances idéologisantes, notamment lors des espoirs soulevées par une planification sociale scientifique ou dans sa controverse touchant à la théorie des rôles. Cette critique des sciences sociales culmine en 1983 dans un livre qui se constitue une critique radicale de la sociologie, Die unbewältigten Sozialwissenschaften oder die Abschaffung des Menschen (Styria). Le parcours de ce sociologue atypique est significatif de l’évolution de la philosophie des sciences sociales dans l’Allemagne d’après-guerre. Il est intéressant de noter que cet homme a attiré à lui de nombreux élèves qui aujourd’hui sont tous actifs dans les sciences sociales : Alois Hahn, Clemens Albrecht Michael Bock, Harald Homann, etc.